//👨‍🚀 Lucie Poulet : une femme astronaute

👨‍🚀 Lucie Poulet : une femme astronaute

Bonjour et bienvenue, on attendait plus que vous pour commencer cette interview. Alors je suis aujourd’hui en direct avec une jeune femme qui s’appelle Lucie. Elle est en fait en étude d’ingénierie en aérospatial et elle a vécu des expériences de simulation de vie sur Mars. Donc comme à mon habitude sur « Woman On Tour », je suis partie à la rencontre de personnes inspirées et inspirantes. Alors, je vous présente Lucie Poulet

 

Bonjour Lucie, comment vas-tu ?

 

Bonjour Marie-France, ça va très bien. Merci de me recevoir.

 

C’est ce que j’allais dire : merci à toi, d’avoir accepté cet entretien pour nous parler de ton parcours et de ton métier qui est totalement atypique. Est-ce que tu pourrais pour les personnes qui nous ont rejoint te présenter avec tes mots, s’il-te-plait ?

 

Oui, bien sûr. Alors, actuellement, je suis doctorante à Clermont Ferrant. Donc je prépare une thèse de doctorat qui dure trois ans. J’y suis depuis 2 ans et donc j’entame ma 3ème année et je travaille sur la croissance des plantes dans l’espace. Avant ça, j’ai fait des études d’ingénierie comme tu l’as dit au début, je suis ingénieure en aérospatial. Ce qui m’intéresse énormément, c’est le vol habité, la vie des astronautes dans l’espace, et donc c’est pour ça que je m’intéresse aux manières de nourrir les astronautes via les plantes.

Alors, ce que tu ne dis pas et que je vais donc mentionner c’est que tu as vécu 2 expériences incroyables, à la fois à Hawaï et aux Etats-Unis. Des expériences de simulation de vie sur Mars. Est-ce que tu peux nous en dire plus ?

 

Oui, alors effectivement, je n’ai pas mentionné ces missions. J’ai participé à 3 simulations de vie sur Mars, en 2014 et en 2015 qui se sont passées dans le désert de l’Utah. C’était deux simulations assez courtes de 15 jours. Et puis, il y a eu une simulation plus longue de 4 mois qui s’est faite à Hawaï et celle-ci était financée par la NASA. Donc le processus de sélection était différent. On était sélectionné pour une étude psychologique. On a été les cobayes de l’équipe de psychologues mandatés par la NASA.

Donc ce qu’ils veulent étudier c’est la performance et la cohésion d’équipe qui sont en isolement pendant plusieurs mois et voir comment ça évolue : quelles sont les dynamiques du groupe qui se développent. Et voir aussi à quel point la cohésion du groupe change et comme cela influe sur les performances de l’équipe car finalement, c’est ça qui les intéresse. Une équipe d’astronautes, au bout de plusieurs mois, est-ce qu’elle sera toujours aussi performante qu’elle l’était au début ?

 

Et donc l’idée, c’est que d’ici 2030 ou 2040, il sera possible d’envoyer des Hommes sur la planète Mars, c’est ça ?

 

Oui, l’idée c’est ça. Finalement, les missions analogues, comme on les appelle, c’est une manière de tester la psychologie des équipages à moindre coût. Parce que par rapport à tous les tests qu’on fait dans le spatial, finalement, les missions comme ça, c’est une mission à moindre coût. Et pourtant, ça représente une donnée très importante des missions. Parce que si on a le matériel et les technologies qui fonctionnent bien, mais on a mal sélectionné les personnes que l’on envoie et que les gens pètent les plombs sur place, ça ne peut pas marcher.

 

Donc, est-ce que tu peux nous rappeler du coup quels sont les critères de sélection pour participer à un tel programme, au-delà du fait que tu dois avoir la compétence technique, intellectuelle, etc. ?

 

Moi, le processus de sélection qu’il y a eu pour ma mission c’est qu’on s’est tous appelé 2 à 2. Et à partir de là, ils ont composé l’équipe. Parce qu’on s’appelait puis on écrivait un rapport sur l’appel avec les questions spécifiques qu’on avait à se poser et à partir de là, ils ont vu qui avait le plus d’affinité avec qui. Qui allait le mieux travailler avec qui. Et donc on faisait des équipes comme ça. Et pour les missions d’après, la mission de 8 mois et la mission de 12 mois, ils nous ont emmené en randonnée pendant plusieurs jours d’affilés. Un peu en « mode survie » et comme ça, ils ont pu savoir qui allait être les 6 qui allaient le mieux s’entendre.

 

Donc c’est le processus de sélection. Et en plus de ça, on avait un certificat médical classe 2 à passer. Et donc ça, ce sont les certificats médicaux qui sont donnés quand on est pilote d’avion de tourisme. Il faut avoir des gens qui sont capables de vivre avec six personnes dans un environnement confiné – on avait 120 m2 pour six – pendant 4 mois. Dans un environnement qui peut aussi être stressant parfois et qu’on ne peut pas quitter. Parce que, comme en mission sur Mars, on n’a pas le droit de sortir sans combinaison spatiale et on avait des communications très limitées avec l’extérieur, qui se faisait uniquement par email et avec 40 minutes de latence. Donc pas de Skype ni de chat, pas de téléphone. C’est vrai que la pression que l’on a parfois peut redescendre seulement en passant un coup de fil à sa meilleure amie, à ses parents, à sa famille, etc. ce n’est pas possible. Et après bien sûr avec des contraintes de vie assez fortes. On avait des panneaux solaires pour nous alimenter donc les jours où il faisait moins beau, on avait moins d’électricité. Ça avait donc pas mal de répercussion sur nos vies et au niveau de l’eau, on avait 8 minutes maximum, par personne, par semaine pour se doucher.

lucie poulet astronaute

C’est une passion pour toi d’être dans cet univers aérospatial ? C’est né à quel âge et c’est venu comment cette passion ?

 

 Alors, c’est une question à laquelle j’ai beaucoup de mal à répondre parce que je ne sais pas quand c’est apparu. Pour moi, ça a toujours été là. Il y a un livre qui m’a marqué et que j’ai ici. Quand j’étais petite, j’ai lu Le petit lion astronaute de la bibliothèque rose et qui était un livre de ma maman qu’elle m’avait passé. C’est un livre vraiment pour les enfants – c’est écrit très gros – et je l’ai beaucoup aimé. Je pense qu’à l’époque, j’étais déjà très attirée par tout ce qui était spatial mais ce livre à peut-être contribué un peu plus à m’ouvrir l’esprit et à me dire : « astronaute en fait c’est un métier ! ». Parce que quand on est petit, on ne le sait pas forcément. Mais quand on est petit, j’avais toujours cette passion de me poser dehors l’été et de regarder le ciel. Les étoiles, ça m’a toujours passionné mais je ne sais pas d’où ça vient.

 

 

Et à quel âge tu as commencé à dire autour de toi : « je veux être astronaute » ?

 

Dès le CP. On nous demandait ce que l’on voulait faire plus tard et j’ai toujours répondu astronaute. Mais quand j’étais petite, je ne disais pas que ça. Je disais : astronaute, archéologue et écrivain. Donc ça faisait beaucoup. On m’avait dit : « Oui, mais il va falloir choisir à un moment donné. » Après, archéologue finalement, j’ai un peu laissé tomber. Ça m’intéressait toujours mais je trouvais qu’astronaute, c’était beaucoup plus fun comme exploration. Et puis, écrivain, c’est un métier en soi.

 

C’est une continuité de toute façon quand on vit des choses extraordinaires et atypiques. Souvent on a envie d’extérioriser. Donc c’est une suite logique au final l’écriture.

 

Oui, mais dans mon cas, je n’ai pas le talent pour être seulement écrivain. Je ne pourrais pas. Je n’ai pas cette capacité créatrice que les auteurs ont. Mais du coup, astronaute est resté. Donc, au CP, je me souviens qu’on m’avait demandé et que j’avais répondu ça. Mais dès la maternelle j’étais déjà fasciné par ça.

 

J’ai vu une vidéo où tu interviens et tu racontes qu’on te regardait avec des gros yeux et que tu subissais un peu les railleries des professeurs, des adultes, des autres élèves. Est-ce que tu peux raconter un peu cette période ? Et du coup, comment tu as fait pour te protéger par rapport à tout ça ? Parce que je sais que tu as mis une stratégie en place.

 

Oui, c’est vrai que quand on est en primaire, ça passe encore de dire qu’on veut être astronaute, mais quand on arrive au collège, ça fait déjà plus très sérieux, parce que dans l’imaginaire commun – c’est peut-être en train de changer mais il y a une vingtaine d’années – quand on disait qu’on voulait être astronaute on te disait que tu n’étais pas très mature pour ton âge et tu n’avais pas encore trop réfléchie à ce que tu voulais faire. Tu es encore dans le monde des rêveurs et des enfants. C’est bien mais ça ne va pas faire avancer les choses.

Donc ce qui se passait, c’est que j’en parlais un petit peu mais personne n’était capable de me dire comment on devenait astronaute. On me disait que pour être astronaute, il fallait être astrophysicien. Donc j’ai dit « Ok, je vais faire de l’astrophysique. ». Au collège on ne sait pas ce que c’est que de l’astrophysique. Je savais que j’adorais l’astronomie mais je ne savais pas si l’astrophysique et l’astronomie c’était lié. Je ne savais pas ce que ça demandait. Et donc effectivement, quand j’étais en 4ème ou en 5ème, j’ai dit à un professeur de physique : « Moi je veux faire de l’astrophysique plus tard. ». Et il m’a dit : « Non mais Lucie, ce ne sont que les gens brillant qui font de l’astrophysique. Toi qui es juste normale, tu n’y arriveras pas là-dedans. » Ça m’a vraiment mis un coup et donc j’ai laissé tomber l’idée de faire de l’astrophysique. Je me suis dis que ce n’était vraiment pas pour moi.

Et en parallèle de ça, on m’avait bien fait comprendre au début de l’année que répondre astronaute quand les profs demandent ce que l’on veut faire, ce n’était pas une bonne idée. Ça me faisait passer pour quelqu’un d’excentrique. Donc j’ai arrêté. Je l’ai gardé pour moi en essayant de glaner des infos. Sachant que moi, internet a commencé à se développer – et on l’a eu à la maison – quand j’avais 14 ans. Donc avant ça, pour avoir des infos c’était beaucoup plus dur.

Après, avec internet, j’ai commencé à avoir des infos plus facilement, mais ce n’était pas le net qu’on a maintenant où on a accès vite et rapidement à tout ce que l’on veut. Donc au lycée, je suis allée voir une conseillère d’orientation quand j’étais en première. J’étais en première S et je lui ai dit : « Je veux faire de l’astrophysique. ». J’avais abandonné mais au final, je me suis dit qu’il fallait tenter. Et là, elle m’a répondu quelque chose d’hallucinant. Elle m’a dit : « Pour faire de l’astrophysique, vous pouvez faire soit une école d’ingénieur soit la fac. ». Et avec du recul : oui, si je fais une école d’ingénieur, je ne peux pas faire d’astrophysique. C’est impossible. Enfin, ce n’est pas le diplôme qui mène à ça. Et pour la fac, bon… Donc j’avais zéro aide. Nulle part. Mais moi, je voulais des infos et je n’arrivais pas à les trouver parce que je ne voulais pas non plus dire haut et fort : « Je veux être astronaute. ». Et donc là, je me dis, l’astrophysique, c’est peut-être assez près pour avoir un tronc commun et qu’après je puisse bifurquer. Mais bon, c’est vrai que ça ressemblait un peu à une chasse secrète aux infos. Je le gardais pour moi et je ne voulais pas trop le divulguer. C’est vrai que du coup, quand on me demandait ce que je voulais faire, la réponse était « Je ne sais pas » ou alors je disais quelque chose d’autre comme l’astrophysique. Je disais « Quelque chose dans le spatial. ». C’était très vague donc ça donnait l’impression que je ne savais pas ce que je voulais faire.

 

Et du coup, tes parents ils réagissaient comment par rapport à ça ?

 

Mes parents, disons que collège et lycée c’était un peu : « Bon, tu es sûre ? ». C’est toujours ça. Je ne vais pas dire qu’ils ne m’encourageaient pas, au contraire. Mais c’est vrai qu’au bout d’un moment, à force de voir que je ne changeais pas d’avis, ils se sont dits : « Bon, elle est sérieuse. » Donc de l’étonnement, on est passé à l’encouragement. Et là, ils ont commencé à m’aider à chercher des infos aussi. Et je me souviens que c’est eux qui m’ont dit : « Tu sais, la plupart des astronautes, ils sont pilotes de chasse au début. »

Oui, dans le passé, souvent c’était un parcours classique d’être pilote de chasse ou de ligne pour devenir astronaute. Donc je m’y suis intéressée et je me suis dis « Pourquoi ne pas tenter l’école de l’air puisque ça pourrait m’ouvrir la porte ? ». Malheureusement, le jour des épreuves médicales, j’ai découvert que j’avais une légère myopie. J’étais à 0.25 points en dessous de la limite acceptable.

 

C’est super subtile.

 

En fait, ils acceptaient les candidats jusqu’à une myopie de 0.5 dioptrie et j’étais à 0.75. Donc ce n’était pas possible d’être pilote. Je pouvais entrer à l’école de l’air mais pour être mécanicien ou contrôleur aérien. Mais moi, ce qui m’intéressait c’était d’être pilote, donc j’ai dit non. Voilà, je ne vais pas à l’école de l’air. Et donc je vais faire autre chose. C’est comme ça que je me suis retrouvée dans une école d’ingénieur généraliste pour ne pas me fermer de porte et pouvoir enchainer sur du spatial après. Et c’est vrai que l’échec de l’école de l’air a été dur car je me demandais comment je pouvais espérer être astronaute si cette voie était LA voie. Mais en fait, c’était pas du tout la seule voie. Donc je me suis encore renseigné. Il y a beaucoup d’astronaute qui sont des scientifiques de tous bords – des vulcanologues, des biologistes et autres – et font des recherches en lien avec ces sujets-là, mais dans l’espace. Donc là, c’est une voie qui me correspondait plus.

 

Du coup, est-ce qu’à un moment donné tu t’es posé des questions en te disant : « Ok, je veux être astronaute mais est-ce que je vais y arriver en tant que femme ? Est-ce que c’est possible en tant que femme ? »

 

Alors, « en tant que femme », non. En fait, la question d’être une femme, ça ne m’était pas venu. Je ne me suis pas posée cette question-là. C’était plus : « Est-ce que je vais y arriver dans l’absolu ? ». Mais je n’ai pas vu le fait d’être une femme comme un obstacle. Par contre, les petites remarques dans le parcours que j’ai fait, oui. J’ai fait un bac S et école d’ingénieur puis master en ingénierie aérospatial avant de travailler dans le spatial. Ce sont des milieux très masculins et donc on n’est pas toujours prise au sérieux. On a droit à des remarques sur le fait qu’on est une femme très régulièrement.

 

Donc en fait, c’était un monde dans lequel tu subis un peu le côté machiste ?

 

Oui. Et même le monde de la recherche. Il ne faut pas se voiler la face.

 

Tu parlais de ton sujet de thèse. L’idée, c’est de venir apporter des produits frais – comme des fruits et légumes – pendant des vols habités par des astronautes – c’est une vision à long terme. Donc, au quotidien, comment tu vis les défis ? Est-ce que tu te décourages par moment, parce que ça doit parfois manquer de réalisme au quotidien ?

 

Alors, ça parait novateur comme idée, mais en fait, ce sont des idées qui circulent le fait de nourrir les astronautes avec des plantes et ce, depuis les années 60. Donc ce ne sont pas des idées nouvelles et le projet sur lequel je fais ma thèse il a plus de 25 ans. Mais ce sont des projets de recherches qui sont, comme tu l’as dit, à très long terme. Moi, j’ai commencé ma thèse il y a 2 ans, mais c’est sur une thématique qui a été développée depuis plusieurs dizaines d’années et ce n’est pas toujours bien connu du grand public. C’est vrai que ça surprend parfois. Je me souviens que quand j’étais en master et que je faisais des concours de poster – ce sont des poster en A0 où l’on met nos résultats de recherche avec les hypothèses, les résultats. Et donc on était très encouragé à faire ça en master pour avoir une expérience sur la communication de la recherche. Donc ils organisaient des compétitions pour les étudiants où on a est tous avec nos posters, il y a des jurés qui passent et on leur présente notre sujet. Et moi, on ne savait jamais où me mettre. On ne savait pas si je devais être en Science de la Vie et en Ingénierie. Parce que c’était un projet interdisciplinaire. A l’époque, je travaillais sur un système d’éclairement pour les plantes. Un système d’éclairement intelligent qui détectaient les plantes et donc n’éclairait que là où les plantes sont, et pas à côté, pour économiser l’énergie. Donc ça avait des applications pour le domaine spatial, notamment si l’on veut faire pousser des plantes dans l’espace. Donc on m’a mis en Science de la Vie et je me suis retrouvée dans une salle avec des gens autour de moi qui avait des posters très précis sur la réplication du génome, sur l’étude de la molécule qui fait telle ou telle chose dans le corps ou dans une plante, etc. Et moi, j’étais là avec : « Mes plantes sont mortes. ». Et les jurés sont passés et donc je commence à expliquer ce que je fais. Et là, la juge m’a ri au nez. Elle a explosé de rire. Et je suis restée bête. Et donc elle m’a dit : « Vous voulez vraiment planter des plantes sur Mars ? ». C’était un peu : « Dans quel monde vis-tu ? ». Et en fait, elle n’était pas du tout au courant que déjà, c’était un sujet de recherche qui était vieux et qui existait. C’était un exemple, mais c’est arrivé plusieurs fois. En fait, dans les concours comme ça, je n’ai jamais gagné parce que de toute façon, ils ne savaient déjà pas où me mettre au départ. Et après, les biologistes trouvaient que ce n’était pas assez technique en bio et en ingénierie, les ingénieurs trouvaient que ça n’était pas assez de l’ingénierie. Donc c’était dur à juger pour eux et de se positionner. Ça, ça peut décourager. Je me souviens de mon prof de l’époque qui m’avait dit : « Lucie, ne les laisse pas te dire que ce que tu fais c’est pas technique et pas pointu, tu es à la frontière entre deux mondes et deux disciplines et tu les réunis et ça, c’est très dur à faire. Donc ne les laisse jamais te dire que ce que tu fais, ce n’est pas scientifique. »

 

 

Et toi, tu réussis au fond à garder la motivation ? Comment tu fais ?

 

Ça, du coup, la question sur la motivation, j’allais y venir.

C’est vrai qu’il y a souvent des moments de découragement. Ce sont des projets qui sont à très long terme mais au-delà du gros projet sur lequel je travaille, je suis sur ma thèse. Et rien qu’une thèse, donc 3 ans sur un autre sujet, c’est quelque chose qui, quand on commence, est du très long terme pour une personne. Et il y a des moments de découragement où l’on se demande pourquoi on fait ça. On se dit : « Ce n’est pas possible ! Je suis jeune, je pourrais aller m’amuser et à la place, je passe mes vendredi soirs à lire des publications et à bosser ma thèse. ». Il y a des moments comme ça. Mais ça fait partie du processus et il faut l’accepter. Dans mon cas, ce qui se passe c’est que je passe quelques jours à être un peu ronchon et à voir tout en noir. Je me questionne sur tout mais en général, mes projets me rattrapent un peu et je me replonge dedans et la motivation revient. Ou alors, je vais rencontrer quelqu’un du domaine qui est passionnant ou passionnante et on va parler et ça va revenir. Ou alors je vais aller à un congrès spatial où il y a une énergie folle et donc la motivation revient. Oui, il y a toujours des moments de découragement mais heureusement, sinon on serait des robots.

 

Alors, tu parles de congrès et de personnes spécialistes avec qui tu échanges. J’allais te demander : en dehors de personnes non-initiées qui n’y connaissent rien, et qui peuvent avoir un regard décourageant, en revanche tu dois aussi être bien entourée et avoir des personnes dans ton milieu pour lesquelles ce que tu fais contribue beaucoup ?

 

C’est sûr. Le milieu dans lequel je travaille, c’est un peu une niche. Il n’y a pas énormément de personnes en Europe qui travaillent sur le sujet, donc on se connait tous – au moins de nom. Par eux, je sais que ce que je fais compte un petit peu. Pour les non-initiés, ce que je fais, c’est de la science-fiction. Mais ce que je fais au quotidien, ça a des applications concrètes et d’aller dans des congrès et parler avec d’autres chercheurs, ça montre que ce que je fais peut avoir des applications concrètes. Et eux, ça les intéresse. Le modèle que je développe intéresse d’autres groupent de recherches qui voudraient bien que j’utilise leur données. Donc il y a toute une dynamique comme ça qui change beaucoup.

 

Du coup, tu as participé à plusieurs missions de simulation de la vie sur Mars. L’idée étant d’envoyer un jour des hommes sur cette planète. Est-ce que tu as envie de faire partie de ces personnes qui auront le privilège d’aller sur Mars un jour ?

 

Avec plaisir. Si on me dit d’y aller demain, je saute. Sur Mars ou ailleurs dans le système solaire d’ailleurs : il n’y a pas de problème. C’est vraiment quelque chose qui m’intéresserait beaucoup.

 

Du coup, ça amène une autre question qui est : dans la vie de tous les jours beaucoup de gens ont besoin de sécurité pour être bien dans leur vie et la peur de l’inconnu est quelque chose qui finalement les poussent et les attachent à cette sécurité. Toi qui veux partir dans un vol comme ça sur une autre planète, quel rapport entretiens-tu avec la peur et même avec la peur de l’inconnu ?

 

En général, je n’ai pas trop peur. Sur les choses qui me concernent. Quand je fais de l’escalade, je vais avoir peur de tomber, même si je suis attachée : c’est une des peurs irrationnelles que je ne peux pas maitriser ; même attachée, j’ai peur de tomber. Mais en fait, la peur que je vais ressentir, c’est plus sur des choses que je ne contrôle pas. Donc par exemple la perte d’un être cher. C’est quelque chose qui va me faire peur. Parce que je sais que, quoi que je fasse, c’est quelque chose sur lequel on n’a pas d’emprise. Donc c’est plus ce genre de chose-là qui va me faire peur. Les choses que je maitrise, par contre, ça ne m’effraie pas. Du coup, l’inconnu, je ne le maitrise pas mais c’est pas quelque chose qui me fait peur. Je vois ça comme quelque chose qui est là pour être découvert et exploré. Du coup, c’est quelque chose qui m’attire. J’aime bien déménager dans un nouvel endroit et ne connaitre personne, ni la ville. Et donc, aller dans la ville et rencontrer de nouvelle personne. Le conseil que je pourrais donner c’est que, ce qui nous fait peur dans l’inconnu, c’est le changement – on passe de quelque chose que l’on connait bien à quelque chose que l’on ne connait pas du tout – et donc on sait ce qu’on laisse derrière soi et on ne sait pas ce qu’on va trouver. Donc, pour vaincre un peu cette peur de l’inconnu, il faut déjà se faire confiance et croire en soi. Parce que ce qui nous fait peur dans cet inconnu, ce n’est pas la réalité en soi, c’est notre réaction face à ça. Donc, si on accepte le fait que ça va être dur au début et qu’on accueille cette nouveauté et qu’on ose sortir de sa zone de confort et surtout qu’on ne rejette pas la nouveauté, et qu’on accepte même de changer un peu sa façon de vivre et son confort, on reste ouvert d’esprit et donc il n’y a plus de problème pour l’inconnu. Ça passe tout seul. En tout cas, c’est comme ça que je le vois.

 

 

Tu as beaucoup déménagé dans ta vie ?

 

Oui, je ne sais plus combien de fois. Mais j’avais fait un compte depuis 2007, parce que j’ai déménagé. Mais depuis 2007, l’année où je suis partie de chez mes parents, donc entre 2007 et 2014 – parce que là, depuis début 2015 je suis stable – j’avais déménagé plus de 8 fois.

 

Ah oui, donc entre 2007 et 2014, il s’est passé 7 ans. Donc tu as déménagé quasiment tous les ans.

 

Oui voilà. Quasiment tous les ans et parfois je faisais 3 mois dans un endroit, puis 3 dans un autre. C’était assez contraignant, mais j’ai beaucoup déménagé oui.

 

Alors, on sent un esprit conquérant. Est-ce que tu sens parfois un décalage avec les gens de ton âge ou avec ton environnement ?

 

Alors un décalage, je ne dirais pas ça. Je ne sens pas ça, mais la seule chose que je vais ressentir, c’est un décalage au niveau de la stabilité de la vie en général et de la vie de famille. Parce que pour l’instant, ce n’est pas mon choix de vie. Donc, ce n’est pas très stable de mon côté mais je le vis bien car c’est un choix. Ce n’est pas une instabilité que je subis. J’ai choisi de vivre comme ça donc je le vis bien. Il y a un décalage avec les gens de mon âge car la plupart des gens autour de moi sont en train d’avoir leur premier bébé ou de se marier et moi, je n’en suis pas encore là. Donc oui, il y a un décalage mais ça ne me pose pas de problème.

 

Du coup, pour revenir sur ta mission de simulation de vie sur Mars, est-ce que tu as rencontré des défis durant cette expérience ? Quels ont été les défis pour toi ou les difficultés ?

 

Alors, les défis. Les 4 mois se sont très bien passés en fait. Je m’étais préparée à quelque chose d’assez dur et finalement j’ai été agréablement surprise car ça s’est extrêmement bien passé. Je me suis extrêmement bien entendu avec mes coéquipiers et mes coéquipières. Et c’est passé très vite car on était occupé tout le temps. Maintenant, au niveau des choses qui ont été plus dures à gérer, c’est la notion du temps qui s’estompe. Parce qu’on est dans le même environnement avec les mêmes personnes tous les jours. Donc j’avais du mal, à la fin, à savoir si un évènement c’était produit 2 jours avant, 2 semaines avant ou le mois d’avant. Donc pour moi, ça a été un défi parce qu’en fait, dans la vie de tous les jours, j’ai d’assez bons repères spatio-temporelles donc je sais quand ce sont passées les choses.

 

Je comprends. Parce que là-bas, rien ne changeait en fait ?

 

Oui, on ne pouvait pas dire : « Ah mais oui ! C’était mercredi parce que je suis allée boire un café avec un tel à tel endroit. ». Non, c’est mercredi, jeudi ou vendredi. Dans tous les cas, on est avec les mêmes personnes au même endroit, donc ça peut être n’importe quel jour. Et moi, ça me posait un problème. J’avais du mal à me rappeler la chronologie des choses. Je me souvenais des évènements mais je n’arrivais pas à les resituer dans le temps. C’est très gênant car parfois c’était des choses qui étaient arrivées la veille. Donc pour moi, c’était un des plus gros changements. Parce que ça changeait vraiment ma perception du temps et des choses. Ça m’a gêné. Mais ça n’a pas été une entrave pour quoi que ce soit. Mais voilà, ça m’a gêné. Après en termes de petit défis, il y a le défi de vivre et de travailler ensemble. Parce qu’on habitait là où on travaillait et inversement. Donc on avait tendance, du fait de nos personnalités, à travailler tout le temps. Donc on devait se mettre des stops en disant : « Samedi soir on fait une soirée ensemble. On va regarder un film ou faire un jeu de société. ». Après la difficulté était aussi de travailler ensemble parce qu’on avait des tâches assignées et il fallait qu’on les fasse sur des projets. Donc, on avait la collecte d’échantillons à l’extérieur, l’analyse des cartes en fonction de nos relevés, etc. Et on avait tous des formations différentes et donc tous des méthodes et des méthodologies différentes. Et, ça pouvait poser des problèmes. Il y a des gens qui voulaient imposer leur manière de penser et de faire. D’autres n’étaient pas d’accord avec ça. C’était donc intéressant de voir des gens qui disaient la même chose, seulement pas dans le même langage, et qui donc s’opposait. Et donc être au milieu pour faire le médiateur aussi. C’était aussi un défi.

 

La question que je me posais aussi c’est : ils font quoi tes parents ?

 

Alors, mon papa travaille dans une société qui recycle les pièces automobiles qui s’appelle Indra. Ma maman, elle a sa société de ménage et accueil de clients dans une station de ski.

 

Et est-ce que tu as déjà rencontré des astronautes qui ont vécu une expérience de vol habité ?

 

Oui, j’en ai rencontré.

 

Et donc qu’est-ce qu’ils te racontent ? Qu’est-ce qui se dit et se fait ?

 

En fait, c’est toujours super enrichissant car tous ont leurs anecdotes et en même temps c’est très encourageant car tous les astronautes que j’ai rencontrés et à qui j’ai dit que je voulais être astronaute m’ont répondu : « Eh ben vas-y ! ».

 

Et bien merci beaucoup Lucie. On va rester sur cette très belle impulsion pour chacun d’entre nous qui avons des projets et des rêves, aussi atypiques qu’ils puissent être. L’idée c’est : allons-y ! Faisons-le ! Just do it !

 

C’est ça !

 

Merci beaucoup Lucie d’avoir été là pour raconter ton histoire et ton parcours. On te souhaite vraiment d’être une superbe astronaute à l’avenir.

 

Merci de m’avoir reçue pour cette interview. C’était très intéressant et ça m’a fait plaisir de partager ça avec toi et avec tout le monde.

 

Retrouvez l’actualité de Lucie Poulet sur son compte twitter 

 

 

Par |2019-11-10T12:07:21+01:0019 novembre 2019|Interview|0 commentaire

A propos de moi :

Marie-France Marchand alias Woman on tour est devenue Experte dans l’art de mettre en œuvre le changement. Hypersensible et atypique, elle est passée d’une crise existentielle à une émancipation authentique via un processus de transformation intérieure, incluant expériences initiatiques et tour du monde. Maître praticienne en Hypnose Ericksonienne, Pranathérapeute, formée auprès de coachs Canadien&Américain, Bouddhiste et en évolution perpétuelle, elle accompagne ses clients dans un voyage intérieur où émotions et spiritualité sont ses valeurs essentielles.

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